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INTERVIEW : Thierry Videke explique l’importance des licences photos en Afrique
Dans un monde de plus en plus connecté et où la création numérique devient un pilier essentiel de l’industrie de la culture, la question des droits d’auteur et des licences se pose avec une importance croissante. En Afrique, bien que l’on observe une forte créativité, l’usage des licences reste encore méconnu et souvent négligé. Kossi Evenunye VIDEKE ou simplement Thierry VIDEKE est informaticien, vidéaste et promoteur de TATAFRIK. Il a été honoré en 2023 par AfLIA au Ghana et par AfroCROWD aux États-Unis, dans le cas des téléchargements WikiCommons pour avoir mis sous licences adaptées des images africaines.

Thierry VIDEKE
Dans cet entretien avec Direct 7, il nous éclaire sur la nécessité d’adopter une approche rigoureuse des licences dans le milieu de la photographie, de la littérature et des médias de presse. Nous explorerons ensemble les enjeux juridiques et économiques qui en découlent, ainsi que les approches d’idées pour sécuriser la propriété des œuvres créatives en Afrique.
Direct 7: Aujourd’hui, nous explorons une thématique cruciale : les licences en général, mais prenons d’abord le cas de la photographie. Quels sont, selon vous, les principaux bénéfices de l’utilisation d’œuvres sous licence pour les clients et les professionnels ?
Thierry VIDEKE: L’utilisation d’œuvres sous licence présente des avantages significatifs, tant pour les clients que pour les créateurs dans le domaine de la photographie. Elle assure le respect des lois sur les droits d’auteur, réduisant ainsi les risques de litiges juridiques et protégeant la réputation des parties impliquées. En outre, cette démarche reflète un respect envers le travail des créateurs, renforçant une éthique professionnelle.
De plus, une licence bien définie offre une clarté sur les conditions d’utilisation des œuvres, notamment en termes de modification, de durée et de diffusion. Cette transparence est essentielle, en particulier pour les projets de grande envergure, tels que les campagnes publicitaires ou les initiatives institutionnelles, en garantissant une sécurité juridique et organisationnelle.
Vous êtes également un utilisateur de Wikimedia Commons, recommanderiez-vous cette plateforme, notamment aux photographes africains ?
Thierry VIDEKE: C’est un espace permettant aux créateurs de partager leurs travaux tout en conservant leurs droits d’auteur. Grâce aux licences Creative Commons, les photographes peuvent préciser les conditions d’utilisation de leurs œuvres, notamment pour des usages éducatifs ou non commerciaux.
La contribution des photographes africains à Wikimedia Commons s’inscrit dans une démarche plus vaste : celle de documenter visuellement l’histoire et les réalités locales. Des initiatives telles que Wikipedia Pages Wanting Photos (WPWP) mettent en lumière le besoin de combler le déficit d’illustrations pour de nombreux articles, notamment sur l’Afrique.
Trop souvent, l’Afrique est sous-représentée ou mal représentée dans les médias internationaux et beaucoup d’articles africains manquent de photos d’illustration. En mettant à disposition des images authentiques, nous pouvons inverser cette tendance et offrir une vision plus juste et diversifiée de nos réalités locales.
En dehors de Wikimedia Commons, pensez-vous que les photographes africains peuvent développer une activité économique durable grâce aux œuvres sous licence ?
Thierry VIDEKE: Le potentiel économique du contenu visuel est considérable, notamment à l’ère numérique où les images jouent un rôle central dans de nombreux secteurs tels que le tourisme, les médias, l’édition et la publicité. Ces industries recherchent en permanence des visuels originaux et authentiques. En adoptant des pratiques professionnelles et en protégeant leurs droits grâce à des licences adaptées, les photographes africains ont la possibilité de transformer leur activité en une source de revenus durable.
Par ailleurs, l’utilisation de licences offre des opportunités de collaboration avec des agences, des institutions culturelles ou des plateformes spécialisées, comme Makifaa au Togo ou Jolixi en Côte d’Ivoire, qui valorisent les images reflétant les réalités africaines. Grâce à ces partenariats et à l’utilisation d’outils modernes, les photographes peuvent répondre aux besoins locaux tout en développant une clientèle internationale.
Si tel est le cas, comment pourrons-nous vendre nos photos, si est-il vrai que les photos prises dans les studios ne nous appartiennent pas, même si nous y sommes représentés ?
Thierry VIDEKE: Oui, cela est vrai dans la majorité des cas. En droit, le photographe est considéré comme l’auteur de la photo, car il a réalisé la création artistique. Cela signifie que, légalement, les droits d’auteur appartiennent au photographe, même si vous êtes la personne représentée sur l’image.
Toutefois, cela ne veut pas dire que vous n’avez aucun droit. En tant que sujet de la photo, vous bénéficiez d’un droit à l’image, qui vous protège contre une utilisation non consentie de la photo. Pour obtenir les droits d’utilisation, il est recommandé de négocier avec le photographe, soit par un contrat d’achat des droits, soit par une licence d’utilisation clairement définie avant d’utiliser votre propre photo pour des activités commerciales.
Au niveau de la conception numérique, lorsqu’un infographiste nous conçoit une maquette ou une affiche pour notre entreprise, est-il vrai que l’œuvre ne nous appartient pas, même après paiement?
Thierry VIDEKE: C’est une question pertinente. En effet, le simple fait de payer un infographiste pour une conception ne transfère pas automatiquement les droits d’auteur à l’acheteur. Selon la loi sur les droits d’auteur, l’infographiste reste l’auteur de l’œuvre et conserve les droits d’exploitation, sauf si un contrat stipule explicitement le contraire.
Pour éviter toute confusion, il est crucial d’exiger et d’inclure dans un contrat une clause précisant que les droits d’auteur et patrimoniaux sont cédés au client, surtout si l’œuvre, comme un logo, représente votre entreprise. Une telle cession doit être détaillée : elle doit inclure l’étendue des droits (utilisation, modification, reproduction, etc.) et les modalités (durée, territoire). Sans ce contrat, vous n’avez pas le droit de modifier même les couleurs de la maquette.
Prenons l’exemple de la littérature : lorsqu’un écrivain génère une image IA (Intelligence Artificielle) pour illustrer son roman, est-ce légal ? Et comment rendre cette utilisation légale ? De quelles manières l’écrivain peut-il obtenir une licence adaptée ?
Thierry VIDEKE: Avec l’essor des outils d’intelligence artificielle, l’utilisation d’images générées par IA repose sur les règles spécifiques de chaque plateforme, comme DALL-E ou MidJourney. Certains outils permettent à l’utilisateur de détenir les droits d’usage, tandis que d’autres peuvent revendiquer la propriété des images produites.
Pour les plateformes de vente en ligne comme Amazon ou Google Books, une image générée par IA peut poser problème si les droits d’auteur ne sont pas clairement définis ou si elle ressemble à une œuvre protégée. Cela pourrait entraîner le refus de publication ou de distribution.
Pour éviter tout litige, il est essentiel que l’écrivain consulte les conditions d’utilisation de la plateforme d’IA et s’assure que l’image est utilisable à des fins commerciales. Si ce n’est pas le cas, une licence devra être acquise. Enfin, enregistrer l’œuvre auprès d’une organisation de gestion des droits d’auteur sur l’IA peut offrir une sécurité supplémentaire et garantir sa légalité sur le marché international.
Dans le domaine journalistique, où réside l’importance des licences photos en Afrique, notamment dans le contexte des médias de presse. Quelle est votre analyse sur ce sujet ?
Thierry VIDEKE: Les médias de presse africains occupent une position stratégique dans la production et la diffusion d’informations sur le continent. Cependant, l’utilisation d’images sans licence ou sans autorisation légale constitue un risque considérable, en particulier pour ceux aspirant à une reconnaissance internationale ou à un référencement optimal sur le web.
Ces médias doivent reconnaître que les photos ne sont pas de simples illustrations, mais des actifs dotés d’une valeur économique et juridique. Acquérir une licence garantit non seulement le respect des droits d’auteur, mais aussi une protection contre les litiges potentiels. Cela contribue également à renforcer la crédibilité des contenus, un atout déterminant pour attirer des audiences et des partenaires à l’échelle mondiale.
Quels sont les risques spécifiques pour les médias de presse qui négligent les licences photos ?
Thierry VIDEKE: Les risques liés à l’utilisation d’images sans licence par les médias africains sont multiples. Tout d’abord, ils s’exposent à des poursuites judiciaires pour violation des droits d’auteur, intentées par les photographes ou agences propriétaires des visuels. Ces litiges, souvent coûteux, peuvent également nuire gravement à leur réputation.
Ensuite, leurs contenus risquent d’être bloqués sur des plateformes internationales. Par exemple, une chaîne YouTube, une page Facebook ou un compte TikTok peut être suspendu pour utilisation non autorisée d’images protégées, réduisant ainsi leur visibilité et leur capacité à atteindre un public mondial.
Enfin, l’absence de licences prive ces médias d’opportunités de collaborer sur des projets internationaux tels que ceux de Wikipédia, où les contenus visuels jouent un rôle clé pour documenter les réalités locales. Cela limite leur ambition de se positionner comme des acteurs majeurs et crédibles de l’information sur le continent.
Quels sont les risques liés à l’utilisation des images envoyées par les potentiels clients pour des articles de presse sponsorisés ?
Lorsque des images sont fournies par un client, il est primordial de vérifier leur provenance et leurs droits d’utilisation pour éviter des litiges juridiques. Si une image appartient à un photographe ou à une agence, et que l’autorisation d’utilisation n’a pas été donnée, le média risque des poursuites pour violation des droits d’auteur.
Pour se prémunir contre ce risque, il est conseillé d’exiger des preuves écrites telles qu’une licence ou un accord d’exploitation signé, confirmant que l’image peut être utilisée légalement. Si ces documents sont absents, il est possible d’intégrer une clause de responsabilité dans les contrats stipulant que le client est responsable des droits d’auteur sur les images qu’il fournit. Cela permet au média de se protéger en cas de réclamation.
Comment fonctionne la licence pour les contenus multimédias collectés sur le terrain (images, vidéos, sons) ?
Lorsqu’un média de presse réalise des reportages sur le terrain, il détient généralement les droits sur les contenus produits par ses journalistes ou équipes. Toutefois, ces droits doivent être formalisés, notamment en précisant les modalités dans les contrats. Par exemple, les photographies ou vidéos prises par un journaliste ou un photographe sous contrat appartiennent habituellement à l’employeur (le média), sauf mention contraire dans le contrat.
Il est également crucial de prendre en compte les droits à l’image des personnes figurant dans les contenus. Si des images ou vidéos incluent des tiers reconnaissables, comme des passants ou des participants à un événement, il peut être nécessaire d’obtenir leur consentement formel sous forme d’autorisation écrite. Cette démarche est particulièrement importante lorsqu’il s’agit d’un usage commercial ou promotionnel des images, afin d’éviter des litiges juridiques concernant le droit à l’image.
Quels sont les impacts positifs et négatifs de l’utilisation d’images téléchargées sur Google pour illustrer des articles de presse ?
Télécharger des images via Google peut effectivement être un gain de temps pour illustrer des articles avec des visuels génériques, comme des paysages ou des événements publics. Toutefois, cette pratique présente plusieurs risques :
– Violation des droits d’auteur : la majorité des images disponibles sur Google sont protégées par des droits d’auteur. Les utiliser sans autorisation explicite peut entraîner des poursuites légales ou des demandes de compensation financière de la part des titulaires des droits.
– Perte de crédibilité : si un média utilise une image protégée et que son auteur le signale publiquement, cela peut nuire à la réputation du média, affectant ainsi la confiance de son public.
– Blocage de contenu : les plateformes comme Facebook, YouTube ou TikTok disposent de systèmes capables de détecter l’utilisation d’images protégées. En conséquence, les publications peuvent être bloquées, limitant la visibilité du contenu et réduisant sa portée.
Pour éviter ces problèmes, il est recommandé d’utiliser des banques d’images libres de droits, comme Unsplash, Pexels ou Pixabay, ou encore d’acheter des licences d’utilisation pour les images.
Vous préparez une formation pour accompagner les photographes et les professionnels des médias africains. Quels sont vos objectifs avec cette initiative ?
Thierry VIDEKE: Oui, l’objectif de cette formation est d’autonomiser ces professionnels en leur offrant les connaissances et outils nécessaires pour protéger leurs créations tout en maximisant leur impact. L’idée est de bâtir une communauté de créateurs informés et responsables, capables d’utiliser leurs œuvres non seulement pour générer des revenus, mais aussi pour contribuer à une représentation juste et riche de notre continent.
Nous couvrirons plusieurs aspects, notamment :
– Les bases des licences et leur application pratique.
– Les stratégies pour monétiser des œuvres photographiques.
– L’importance de la documentation visuelle pour préserver le patrimoine africain à travers TATAFRIK et WikiTatafrik.
Une dernière réflexion pour conclure cet entretien ?
Thierry VIDEKE: Les photographies et créations graphiques ne se limitent pas à des illustrations ; elles sont des instruments essentiels pour raconter des histoires, préserver des cultures et transformer des sociétés. Pour les créateurs et les médias africains, adopter une approche professionnelle en matière de licences est fondamental. Cela assure non seulement la pérennité économique des œuvres, mais renforce également la crédibilité des créateurs tout en contribuant à la préservation du patrimoine culturel africain.
En valorisant la création et en favorisant la collaboration, nous pouvons construire un écosystème où l’Afrique joue un rôle clé dans le récit mondial. Une gestion rigoureuse des droits de propriété intellectuelle permettra à l’Afrique d’affirmer sa place dans l’économie numérique et culturelle globale, tout en protégeant ses ressources créatives pour les générations futures.
Propos recueillis par Samson kouevi



Amivi HOPE
18 janvier 2025 à 7h11
Contenu utile et enrichissant. Merci pour les éclairages
direct7tv
28 janvier 2025 à 12h54
Bonjour Mme. Merci à vous aussi pour la lecture.